La piste de Badivefi

Chapitre 3 de la série « Ed Kane ».

Badivefi, planète VI, station logistique de la flotte royale Khanid.
L’agent A se servit un verre de liqueur Khanid, un très bon cru du continent sud. Il but d’un coup. Le liquide délicieusement brulant glissa lentement dans son gosier, irradiant son corps d’une douce chaleur. Il lissa la longue tunique à capuche à la mode Amarr en observant son reflet dans le grand miroir de sa cabine. Il sourit, satisfait. La capuche relevée masquait en partie son visage, ne laissant apparaitre que la fausse barbe qu’il y avait fixée délicatement. Puis il quitta sa cabine, un cristal de donnée et un pulseur dans les poches. Il prit la direction d’un des temples de la station, non loin de là. Les grandes coursives larges et propres de la station étaient bordées de boutiques et de tavernes. Rien à voir avec les couloirs sombres et pas toujours bien entretenus des stations de null sec. Des marchands et des hommes d’affaire de tout l’Empire vaquaient à leurs occupations ou profitaient d’une terrasse, sous l’œil vigilant de la milice locale.

A arriva devant l’entrée du temple, une haute double porte en bois noir, encadrée par deux grandes statues. Il poussa la porte et franchit le seuil, quittant l’atmosphère agitée et bruyante de la coursive pour la quiétude du temple. Il s’approcha tranquillement de l’autel. Un homme se tenait là, en position de prière, revêtu lui aussi d’une longue tunique. A vint se placer à côté de lui.

— Sabre au firmament, par la porte, dit-il.
— Chemin illuminé, par l’astre principal, répondit l’homme, sans même regarder l’agent A. Veuillez me suivre, ajouta-t-il.

Les deux hommes se dirigèrent vers une porte dans le fond de la grande salle du temple. Ils passèrent la petite porte, donnant sur une pièce austère et un ascenseur. L’homme à la tunique tapa rapidement un code, et se retourna vers l’agent A.

— Si vous voulez me remettre votre arme, dit-il en tendant la main, l’agent Prime va vous recevoir. La porte de l’ascenseur s’ouvrit au même instant. A hésita un bref instant. L’homme n’était pas beaucoup plus grand que lui, mais d’une carrure imposante. Sans nul doute un des gardes du corps de Prime. Mais certainement pas un rat des temples.
— Je vous félicite pour votre professionnalisme, répondit A en lui tendant son pulseur. Prime sait toujours s’entourer des meilleurs (un peu de léchage de bottes ne fait jamais de mal).
L’homme prit le pulseur sans un mot, et indiqua l’ascenseur d’un geste de la main. A monta dans la cabine.

Système I1Y-IU, station capitale de Brave Collective.
Ed Kane examina le rapport du labo. La grenade EM qui avait détruit les systèmes électroniques du bar était un modèle standard de l’armée Caldari. Mais sans numéro de série ni empreinte. Rien. Le drone d’entretien, lui, avait des tonnes d’empreintes, mais après identification, elles correspondaient toutes au personnel du bar. Les images des caméras des coursives n’avaient rien donné de concluant non plus. Quelques dockers allant prendre leur service et tous avaient un alibi. Il consulta ensuite le rapport du contrôle de trafic. Une bonne vingtaine de vaisseaux avaient quitté la station dans les heures qui suivaient le meurtre, dont huit en direction de Badivefi, d’après leurs plans de vol. Des taxis, pour la plupart et un indus, qui s’était fait détruire dans 3-F.

L’instinct de Kane ne cessait de lui dire que cette affaire avait quelque chose de spécial. Et son instinct d’enquêteur ne l’avait pas souvent trahi durant sa longue carrière dans la police fédérale Gallente. Pourquoi buter l’homme de ménage du bar ? Stu, l’adjoint d’Ed, avait passé les dernières semaines du vieux Ray au peigne fin. Pas de dette, pas d’embrouille, pas de transfert de fond suspect. Juste une légère addiction à l’alcool, d’après le légiste. Et comment avait fait l’assassin pour quitter le secteur du bar sans être vu des caméras ?

Ce n’était pas impossible, bien sûr. Il y avait même plusieurs possibilités. Utiliser les conduits d’aération par exemple, mais Ed avait déjà vérifié. Les sceaux d’entretien sur les grilles étaient toujours en place et l’analyse au scanner avait confirmé que les grilles n’avaient pas été manipulées. Seconde possibilité, pirater le réseau des caméras de surveillance. Pas facile. Il fallait de bonnes connaissances techniques et probablement un complice. Et ce n’était pas sans risque. Enfin, l’assassin aurait pu aussi utiliser un champ furtif individuel, mais ce genre d’appareil était plutôt rare et surtout très cher. Une grosse débauche de moyens dans les deux cas, pour un simple homme de ménage. Vraiment, ça ne collait pas. Il y avait forcément autre chose derrière ce meurtre. Il afficha la liste des sept inty taxi partis pour Badivefi sur son holo. Trois étaient revenus peu après. Il communiqua leurs noms à son équipe pour interrogatoire. Il connaissait une des quatre pilotes restants pour avoir consulté son dossier sur une autre affaire. Il était à peu près sûr que cette dernière n’était pas impliquée, mais nota malgré tout de profiter de l’occasion pour l’interroger. Il restait donc trois noms. Il alluma son comm-link.

— Stu, je veux que l’inty du service de sécurité soit près à partir dans dix minutes, direction Badivefi. On se retrouve aux docks.
— Ok chef, je m’en occupe, répondit Stu.

Badivefi, planète VI, station logistique de la flotte royale Khanid.
A sortit de la cabine. Un autre garde, en complet gris, le fit entrer dans la pièce suivante, toujours sans un mot. L’endroit était sombre, uniquement éclairé par deux grands vitraux donnant sur l’espace et quelques antiques bougies. La porte se referma derrière lui. Une grande silhouette, féminine, se tenait près d’un vitrail. La femme se retourna lentement vers A. Elle portait une combinaison de vol noire, sans marquage, et de grandes lunettes cachaient ses yeux. Ses cheveux bruns étaient coupés court et en partie rasés du côté gauche. A l’avait rencontrée à maintes reprises, et à chaque fois elle adoptait une apparence différente. Il s’approcha.

 » Agent A, bienvenue dans mon humble repère, dit-elle, ses lèvres peintes couleur d’argent dessinant un fin sourire carnassier.
— Mes respects agent Prime, répondit A en inclinant légèrement la tête.
— Trêve de mondanités, A. J’espère que votre mission s’est avérée concluante. L’Organisation attend beaucoup de cette opération.
A lui sourit à son tour et sortit le cristal de données de sa poche. Prime saisit le cristal, s’approcha du terminal, ses bottes ferrées martelant le sol de marbre de la pièce. Elle inséra le cristal, observant le rapport de l’agent A.
—Tout y est, dit A. J’y ai ajouté les rapports de mes agents infiltrés dans les autres alliances de Querious. La première phase du plan va bientôt pouvoir commencer, l’alliance cible est prête à changer de camp. L’agent D s’est montré très efficace.

A marqua une pause, observant attentivement les réactions de Prime. Elle prit à nouveau la parole.
— Humm, bien agent A. C’est du bon travail. Je n’en attendais pas moins de vous, ajouta-t-elle.
— Si je puis me permettre, risqua A, qu’en est-il de nos « amis » du Low sec ? Sont-ils prêts à agir ?
Prime se crispa légèrement. A se demanda pendant deux secondes s’il n’avait pas commis une dangereuse bourde.
— Bientôt, dit finalement Prime. Il ne faut pas précipiter les choses et pour être franche, ils ne sont pas aussi malléables que vos cibles. Mais j’ai toute confiance en l’agent Secundus. Elle les amènera à agir pour nous le moment venu. Rien ne presse, le temps joue en notre faveur. De votre côté, continuez à accentuer votre emprise sur nos « Brave » amis de Querious, dit-elle d’un ton sarcastique. Retrouvez-moi ici dans deux semaines, je pense que nous serons prêts de lancer le début des opérations. Vous pouvez disposer A.

L’agent A s’inclina à nouveau. « Quelle garce venimeuse et hautaine », pensa-t-il, affichant un air obséquieux de circonstance. Il savait qu’un jour ou l’autre, il devrait se confronter violemment et définitivement à elle, s’il voulait progresser dans la hiérarchie de l’Organisation. Elle le savait aussi, bien entendu. Mais ce jour n’était pas encore venu.

— Juste un dernier point, avant de partir, dit-il. Ce n’est pas réellement de mon fait, mais il se trouve qu’une des corporations de Brave Collective va bientôt quitter Querious pour la région de Fade. Et pas n’importe laquelle, les « francs-tireurs » de Beyond Frontier. Ça devrait grandement faciliter le déroulement de nos plans.
— C’est une excellente nouvelle, agent A. J’ai bien étudié leur dossier. Ces gens-là sont un poison. C’est parfait, dit-elle, satisfaite.
— Je ne vis que pour servir, conclut A, utilisant la formule rituelle pour prendre congé.

Ed et Stu patientaient dans la baie d’embarquement du dock 31. Il leur restait encore un pilote à cuisiner. Les trois autres n’avaient rien donné. Deux d’entre eux étaient venu à Badivefi pour prendre livraison de petit matériel acheté à Amarr. Stu avait vérifié leurs manifestes et tout était en règle. Ils étaient tombés sur la sœur de la troisième, une certaine Gaia Hecatonshires (voir ici pour les détails de cette rencontre, et merci Saya), mais cela concernait une autre affaire en cours. Ils attendaient donc depuis deux bonnes heures, près de l’Ares de leur dernier client.

A s’était changé et regagna les docks. Deux hommes se tenaient devant le sas de sa baie d’embarquement. Il se figea. Ils faisaient partie du service de sécurité de l’alliance. L’un d’eux était même le chef de la station d’I1Y. A avait bien sûr étudié son dossier.

« Qu’est-ce que ces sales fouineurs foutent ici ? », se demanda-t-il. « Kane est plus malin que je ne pensais, il va falloir que je me débarrasse de lui. » pensa-t-il. Il allait devoir improviser. A prit un air décontracté et innocent et s’approcha.

 » Bonjour, vous êtes bien Ender Ormand ? l’interpella Kane.
— Lui-même. Bonjour, que puis-je pour vous ?
— Je suis Ed Kane, du service de sécurité de Brave. Et voici mon adjoint, Stu Myazawa. Nous souhaiterions vous posez quelques questions.
— A moi ? répondit A d’un air surpris. Et pour quelle raison je vous prie ?
— Un meurtre a été commis cette nuit au Titty Twister, un bar à pilote d’I1Y. Nous cherchons à vérifier quelques emplois de temps.
— Dans ce cas, je crains de ne pas vous être d’une grande utilité, Mr Kane. Je ne fréquente pas ce genre d’établissement, dit A, d’un ton hautain.
— Peut-être, si, reprit Stu. Vous avez quitté la station peu de temps après l’heure du crime.
— Ah bon ? Comme d’autres pilotes j’imagine, rétorqua A.
— Le Bar est situé entre votre cabine et les docks. Vous n’avez rien remarqué d’inhabituel à cette heure tardive pendant le trajet ?
— Attendez, euh, non je ne crois pas. Vous parlez du bar avec cette odieuse enseigne gigantesque ?

Kane et Myazawa échangèrent un regard. Etaient-ils tombés sur un capsuleer prude et puritain ? Une espèce certainement rare en null sec.

 » Euh, oui, celui-là même, répondit Ed. Il examina Ormand plus attentivement. L’homme portait un costume bien coupé, certainement couteux, de style Amarr. La veste était brodée de motif en spirale dorés. Ed remarqua aussi une légère bosse sur le côté gauche de la veste.
— Puis-je savoir quelle est la raison de votre passage dans cette station ? demanda Ed.
— Ah, bien sûr. Je n’ai rien à cacher, voyez-vous. Il se trouve que je suis amateur de spiritueux rares, du genre que l’on ne trouve pas dans les bars mal famés, si vous voyez ce que je veux dire, dit Ormand, l’air entendu. J’ai pris l’habitude de me fournir ici.

L’agent A était quelqu’un de méthodique. Il prévoyait toujours une justification à ses déplacements. Il en avait profité pour faire d’une pierre deux coups, liant l’utile à l’agréable. Dans ce cas précis, ça lui sauverait probablement la mise.

— J’en ai aussi profité pour acheter quelques vêtements, pour tout vous dire. On ne trouve pas de bon tailleur à I1Y, dit-il en rigolant. Voici le manifeste de la cargaison, dûment validé par la douane. Il tendit une puce de donnée. Stu la scanna.
— Tout est en ordre, dit Stu.
— Evidemment, sourit Ormand. Puis-je embarquer, dans ce cas ?
— Juste une dernière chose. Puis-je voir votre arme ? dit Kane, en montrant la bosse de la veste.
Il fallut toute la maîtrise de soi, fruit d’années d’expérience, à l’agent A pour ne pas blêmir. Ce Kane était décidément bien trop malin et expérimenté. A allait devoir prendre des mesures radicales et définitives. Mais pas ici. Pas maintenant.
— Euh, mon… Ah oui. Il ouvrit lentement la veste et sortit le pulseur.
— P47 mark VI. Une arme de poing gallente. Un excellent modèle. Rare…et cher. Ed mémorisa rapidement le numéro de série.
— Vous…vous savez, le port d’arme est autorisé à I1Y. Et les stations de null sec ne sont pas toujours très sûres, lança Ormand.
— Oui, évidemment, dit Ed. Merci pour votre coopération, Mr Ormand. Encore désolé pour ce léger contretemps. Vous pouvez embarquer.

Ormand hocha la tête poliment et s’engouffra dans le sas sans demander son reste.
Stu se tourna vers Ed.  » Ce type n’est pas net, dit-il.
— C’est bien mon avis. Mon instinct me dit qu’il nous cache quelque chose, même si son histoire semble tenir debout. Et mon instinct me trompe rarement. Je veux tout savoir sur ce Monsieur Ormand dès que nous serons rentrés à la maison.

L’agent A dédocka enfin, direction Querious. Il allait devoir agir vite, même s’il détestait précipiter les choses. Il avait cependant un avantage sur Kane. Il était immortel.

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